Couverture :

Résumé :
Depuis des millénaires, le dragon Griaule gît dans la vallée de Carbonales. Paralysé par un sort à l’issue d’un affrontement contre un sorcier, Griaule a fini par se fondre dans le paysage, arbres, cours d’eau et même villages poussant sur lui. Mais Griaule n’est pas mort et son influence est ressentie par tout les habitants de la vallée.
Dans l’ombre du gigantesque reptile, hommes et femmes vivent et meurent avec ce doute permanent à l’esprit : mes actes, mes pensées viennent-ils de moi ou sont-ils l’œuvre de Griaule ? Peut-on encore avoir un libre-arbitre en vivant si près d’une créature aux antipodes de l’esprit humain, dont la puissance physique et psychique n’est même pas mesurable et dont la pensée ne nous est pas plus compréhensible que la nôtre par les fourmis ?

Mon avis :
Voilà la question centrale de ce splendide ouvrage dans lequel les éléments de fantasy ne sont qu’un prétexte à Lucius Shepard pour revenir encore et toujours sur ses thèmes récurrents : le libre-arbitre, la manipulation politique, l’influence de forces fascisantes et coercitives. Si la métaphore est transparente, Griaule est facilement assimilable à tout système oppressif, la forme qu’utilise Shepard pour l’évoquer est d’un beauté confondante.

Commençons par le commencement : l’objet est beau, vraiment magnifique. L’illustration de couverture est l’œuvre de Nicolas Fructus (qui signe aussi les illustrations intérieures), auteur de splendeurs comme les intégrales de Greg Egan toujours au Bélial. D’emblée, le décor et le rapport de force sont posés : l’échelle de Griaule est faramineuse. Le recueil se compose de 6 récits allant de la nouvelle initiale « L’homme qui peignit le dragon Griaule » parue en 1984 jusqu’à l’inédit , en vf comme en vo, « Le crâne ».

« L’homme qui peignit le dragon Griaule » est la nouvelle la plus connue car déjà publiée en VF. En 1853, un peintre propose au conseil municipal de la ville de Téocinthe, un projet original pour se débarrasser de Griaule : l’empoisonner en le peignant et ainsi faire passer dans son organisme des pigments toxiques. La taille de Griaule et l’ampleur du chantier bouleversent alors profondément la vie et l’économie de la ville.

« La Fille du chasseur d'écailles » est sans doute le texte le plus classique du recueil. Son personnage principal, cloîtrée pendant dix ans à l’intérieur du corps du Dragon, nous fait découvrir Griaule de l’intérieur : une société et un écosystème s’y sont aussi développés. Moins poétique que d’autres textes et sans doute moins fort pris isolément, ce récit singulier va à contre-courant des autres textes de ce recueil et apporte un éclairage unique de Griaule.

Le changement est radical avec « Le Père des Pierres », récit tenant plus du roman noir que de la fantasy grâce à son lot d’intrigues retorses, de femmes fatales et de traîtrises. J’ai lu ici ou là qu’on était en plein Raymond Chandler et bien, c’est exactement ça. Sur le papier, c’était certainement le sujet qui se mariait le plus mal avec l’univers de Griaule. Au final, c’est le plus réussi.

« La maison du menteur » est un histoire d’amour. Mais une histoire d’amour fort singulière entre un homme simple, fort et loyal et une femme plus et moins qu’humaine. De leur union surviendra le changement.

Je ne me hasarderais pas à résumer « L’écaille de Taborin » sauf à vous dire que l’Apocalypse approche.

Enfin, « Le crâne » est un court roman qui conclut de fort belle manière le cycle de Griaule. Ce récit rompt de façon notable avec les précédents en faisant faire un bond au XXIème siècle quand les autres évoquaient un quasi- XIXème siècle hispano-américain. En ce sens, il est plus proche des écrits plus récents de Shepard (et de son propre vécu en Amérique centrale) comme dans Aztechs par exemple.

A mon sens, « Le Père des Pierres » et « le Crâne » sont très au dessus du lot et auraient conservé toutes leurs qualités même séparées des autres nouvelles.  Les nouvelles sont toutes très différentes dans le type d’histoire qu’elles proposent mais sont toutes de véritables joyaux ciselés par un art consommé de la phrase et du mot juste, reliées entre elles par l’ombre menaçante et oppressante du dragon. Et c’est là qu’il faut rendre justice au formidable travail de traduction de Jean-Daniel Brèque. J’en profite pour vous conseiller d’aller faire un tour sur le fil du forum du Bélial consacré au Dragon Griaule : Jean-Daniel Brèque l’a utilisé comme un journal de son travail de traduction et c’est aussi passionnant qu’instructif à lire. (http://forums.belial.fr/viewtopic.php?f=3&t=1128).

Pour compléter encore le plaisir de lecture, ce volume est complété par une postface dans laquelle l’auteur évoque non pas les nouvelles mais les circonstances de leur écriture. Là encore, on se régale de la truculence des écrits de Shepard.

Alors, oui, il y a un dragon mais ce n’est pas de la fantasy. Ou alors autant que Dead Kennedy est du fantastique, c’est à dire une toile de fond qui ne prend jamais le pas sur l’essentiel : les personnages, les sentiments, la construction de l’histoire, le message.

9.5/10 Les superlatifs me manquent pour décrire le plaisir que j’ai ressenti à la lecture du Dragon Griaule. Du grand, de l’immense Shepard, étalé sur 25 ans d’écriture ! Un chef d’œuvre qui va très au-delà de la littérature de genre.

Winter


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